Shanghai : mères « tigres », enfants « dragons »

‘Espérez que votre fils soit un dragon, votre fille sera un phénix » [wangzi chenglong, wangnü chengfeng]. Cette sentence exprime le fort désir des parents chinois pour que leurs enfants aient de la réussite dans leur vie. Et cette réussite à Shanghai doit commencer par l’université. La compétition s’exprime aussi par le dicton « ne laissez pas votre enfant perdre dès la ligne de départ [burang haizi shuzai qipaoxian shang].

Comme le commente un chef d’établissement adjoint, les parents consacrent leur argent, leur temps, et leur énergie à l’éducation de leur enfant. Le type d’établissement scolaire fréquenté est déterminant dans l’accès à l’enseignement supérieur comme le type d’école primaire détermine aussi l’accès au collège, au point que les chinois des autres provinces veulent placer leurs enfants à Shanghai pour garantir les meilleures chances de réussite. Les logements s’achètent à prix d’or pour accéder aux meilleurs établissements. Au gaokao, l’examen sélectif d’entrée à l’université, une différence d’un point entre deux élèves est équivalent à une différence entre deux années de scolarité. Du fait de l’enfant unique, tous les yeux de la famille, des parents aux grands parents, sont tournés vers la réussite scolaire et l’accès aux meilleures écoles.

Les parents développent donc des stratégies pour assurer le meilleur avenir à leur enfant. L’une des stratégies est de placer l’enfant dans des programmes payants d’enrichissement de ses connaissances et compétences dès le plus jeune âge, à partir de 4 ans. Ces cours, mis en oeuvre dès l’école maternelle, comprennent l’apprentissage de l’anglais, des mathématiques, la calligraphie et la peinture. Le développement de ces compétences permet à ces élèves d’accéder ensuite aux meilleures écoles primaires. Plus de la moitié des élèves de 12 ans ont des activités en dehors des cours obligatoires, le soir et le week-end, et 62% des 10-12 ans fréquentent des classes de perfectionnement en anglais, mathématiques, musique, art, danse, et arts martiaux. Ils sont prêts de la moitié à bénéficier de cours particuliers à domicile et les parents pensent que cela peut aider à accéder aux meilleures écoles. Il existe un véritable marché pour ces cours supplémentaires alors que les districts organisent également des olympiades, des classes d’entraînement à la réflexion, et que des enseignants expérimentés sont engagés dans ces activités qui leur procurent un revenu additionnel.

Une autre stratégie pour les parents est d’aller habiter à côté des meilleurs établissements. La première option est de se faire enregistrer par l’établissement de proximité en sélectionnant bien son quartier. L’autre méthode est d’opter pour un établissement en dehors du quartier en plaçant l’enfant très tôt dès la maternelle même si cette stratégie n’est pas très appréciée par les autorités locales. Le choix de l’école est toutefois une dimension importante de même que le fonctionnement en réseau [guanxi] qui permet d’être bien informé parmi l’élite et d’accéder aux meilleurs établissements. L’admission est prononcée sur la base des critères propres à l’établissement qui peut comprendre des entretiens avec l’enfant et les parents, des tests d’aptitude, la reconnaissance de prix ou de récompenses octroyés pendant les années d’études, l’examen des notes, et la passation de tests complémentaires.

Des établissements d’excellence se distinguent ainsi du lot et sont particulièrement courtisés par les familles mais aussi les enseignants. Bien qu’il n’y ait pas de classement officiel à Shanghai, les parents comme les éducateurs sont bien informés du classement et de la réputation des établissements à partir de sites internet qui établissent ces classements. Ce sont les parents les plus qualifiés qui parviennent à faire les meilleurs choix pour leurs enfants.

Tous les parents attendent que leur enfant étudie de manière acharnée, comme l’illustre ce témoignage de cet élève âgé d’à peine une dizaine d’années : « il y a des devoirs qui n’en finissent jamais, je dois toujours jouer du piano, écrire et pratiquer les arts le reste de la journée. Je travaille tellement dur que j’ai obtenu finalement la troisième place dans ma classe, encore que ma mère ne soit pas encore satisfaite, et elle a dit que je devais être la première la prochaine fois ».

L’idée que le travail scolaire est une priorité est aussi perpétuée par les enseignants. Ils ont des exigences pour le travail à la maison auxquels les élèves doivent satisfaire. La charge de travail pour les devoirs à la maison est un vrai problème que le gouvernement de Shanghai essaie de résoudre sans vraiment y parvenir. Il a cherché à mettre en œuvre une politique visant à réduire le travail à la maison pour les élèves du début de l’enseignement primaire mais beaucoup de parents n’en ont cure. Ils préfèrent payer davantage de livres et de cours du soir à leurs enfants plutôt que de les voir échouer. Ils cherchent même à limiter l’investissement de leur enfant dans les cours qui ne sont pas assez rentables pour passer l’examen d’entrée à l’université. Le gaokao demeure l’étalon à laquelle se mesure l’effort des parents et de leur enfant.

Les élèves sont aussi socialisés dans une culture qui fait de l’apprentissage des langues étrangères, l’usage des nouvelles technologies, et le développement des compétences sociales un point de passage obligé pour réussir. Ils sont aussi particulièrement compétents dans les stratégies de mémorisation et de synthèse, ce qui peut expliquer leurs performances à PISA. La mémorisation et les exercices répétés ne signifient pas pour autant qu’ils apprennent des choses basiques ou qu’ils manquent de compréhension approfondie des contenus d’enseignement. En fait, leur haut degré de motivation et de travail intensif s’accompagne d’une connaissance approfondie des contenus scolaires et de qualités psychologiques pour résister à la pression parce qu’ils sont mis en défi en permanence dans la recherche de l’excellence.

Source. Tan, C. (2012). Learning from Shanghai: Lessons on achieving educational success (Vol. 21). Springer Science & Business Media

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