Réformes de l’éducation. La voie de la technocratie 3. La mauvaise utilisation des données

La caractéristique peut-être la plus troublante des technocraties est la façon dont l’utilisation hiérarchique et centralisée des données de performance peut orienter le système scolaire vers la supercherie et la trahison. Dans le monde des affaires, c’est exactement ce qui s’est produit avec la firme Enron, lorsque la pression constante pour l’amélioration des rendements trimestriels a mené à une comptabilité créative et, finalement, à la fraude. Lorsque les données sont utilisées pour conduire et mettre en œuvre des réformes conformément à un programme politique considérée comme incontestable et imposé, les enseignants et les écoles apprennent aussi rapidement à adopter des mesures supplémentaires inutiles. Il s’agit de  » jouer avec le système « -manipuler et manœuvrer autour de lui pour survivre.

De nos jours, trop d’enseignants sont contraints de se concentrer sur la littératie et les mathématiques – marginalisant ainsi d’autres domaines des programmes scolaires comme les sciences humaines, l’environnement ou les arts. Exiger que les écoles soient axées sur les données incite beaucoup d’entre elles à se concentrer uniquement sur les tests dans une culture de l’anxiété vis-à-vis de résultats instantanés. Ceux qui vivent dans les communautés les plus pauvres, en particulier, se retrouvent sur un tapis roulant axé sur les données, au bord de l’échec et d’interventions non désirées.

– En Ontario, l’une des huit écoles de l’étude Change Over Time a répondu à un nouveau test de littératie au cours de la 10e année en faisant passer un test préliminaire aux élèves et en demandant au département d’anglais de concentrer sa préparation au test sur les 20 % d’élèves juste sous la note de passage, au détriment des 80 % d’élèves restant.

– à New York, une école en zone défavorisée (école aimant) de la même étude a prospéré en vantant les mérites d’une politique fondée sur des normes élevées auprès des élèves très performants, mais elle a confiné au sous-sol de l’école les élèves en éducation spécialisée qu’elle était obligée d’accueillir. Lorsque certains enseignants de l’école ont protesté, ils se sont retrouvés bannis au sous-sol eux aussi.

– Une école primaire de Londres qui était l’une des pires du pays à la fin des années 1990 a connu un redressement miraculeux qui l’a finalement propulsée au niveau de la moyenne nationale dix ans plus tard. Pourtant, l’école a d’abord atteint ce résultat par des moyens douteux. Elle a affecté les quelques enseignants les plus forts à la 6e année (le point clé des tests pour la 2e étape de la scolarité en primaire), les préparant fortement aux tests et les obligeant à abandonner tous les autres domaines du programme scolaire, à l’exception de ceux qui faisaient l’objet de tests. Parce qu’il y a eu de grandes améliorations en 6e année, mais aucune en 2e année (première étape de la scolarité) où les enseignants les plus faibles sont restés, l’école a été en mesure de faire valoir un record phénoménal en démontrant des progrès dans la valeur ajoutée des élèves entre les deux étapes clés mais en faussant les résultats.

Dans ces situations, les diversions technocratiques sont d’une évidence aveuglante. Ils ont conduit à des stratégies cyniques et rapides pour apaiser la hiérarchie et créer les apparences d’une amélioration afin de tenir les politiciens et le public à distance. Cependant, avec la troisième voie, les diversions technocratiques sont devenues plus subtiles et plus diffuses. Les enseignants ne sont plus sanctionnés s’ils ont de mauvais résultats. Les données sont maintenant utilisées pour amener les enseignants à se surveiller et à se discipliner par le biais de systèmes sophistiqués d’auto-surveillance.

Dans ces systèmes de surveillance, au lieu de s’appuyer intelligemment sur des données probantes dans une culture de la confiance qui approfondisse et développe l’apprentissage et la réussite, les communautés d’apprentissage professionnelles d’enseignants se transforment en équipes supplémentaires ou dédiées qui doivent s’appuyer sur des données pour réagir à des résultats instantanés. La prise de décision fondée sur les données finit par conduire les enseignants à la diversion – loin de l’enthousiasme passionné pour de riches processus d’enseignement et d’apprentissage dans les salles de classe mais dans une vision technocratique centrée sur l’objectif. Plus de préparation aux tests ici, plus de classes après l’école là, plus de concentration sur les cellules du cerveau des enfants qui se trouvent juste en dessous de la moyenne ailleurs, tout cela caractérise les pressions d’un système qui pense que les données peuvent lui permettre de savoir quand et où intervenir auprès de chaque élève, école ou classe, et cela à tout moment. La précision est devenue par conséquent une obsession.

Source Hargreaves, A. P., & Shirley, D. L. (Eds.). (2009). The fourth way: The inspiring future for educational change. Corwin Press.

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