Pratiques collaboratives entre enseignants : enfer ou paradis ? Une revue de la littérature internationale de recherche sur les 20 dernières années.

Les chercheurs ont entrepris une revue systématique de la littérature de recherche internationale depuis le début des années 2000.

Différents termes sont utilisés pour décrire la collaboration entre les enseignants. Il nécessite un travail de clarification selon les auteurs de cette revue internationale de recherche.

La collaboration. Telle qu’elle est définie originellement par A. Little, la collaboration comprend le partage les récits de vie professionnelle, l’aide et l’assistance mutuelle, le partage d’idées et le travail commun entre enseignants. Une importante caractéristique de la collaboration est qu’elle se centre sur des réflexions autour du travail. Dans ce cadre, les enseignants travaillent ensemble à la différence de la coopération dans laquelle ils se répartissent le travail et combinent ensuite les résultats qu’ils ont obtenus. La collaboration est donc différente des actions de coopération lesquelles se centrent davantage sur les relations entre les collègues. Si la collégialité possède une valeur positive, qu’elle créé une sympathie mutuelle et une solidarité fondée sur des situations de travail égal, il est donc possible de distinguer plusieurs cultures collaboratives soutenant et stimulant les enseignants.  Cela va des collaborations spontanées à une collégialité contrainte. La culture collaborative trouve ses fondements dans la collaboration des enseignants qui est jugée valable, productive et plaisante, alors que la collégialité contrainte résulte d’une régulation administrative obligeant les enseignants à collaborer entre eux.  Sur la base de cette définition, on peut considérer que la collaboration est une interaction conjointe dans un groupe pour laquelle toutes les activités sont orientées pour réaliser une tâche partagée.

Communauté d’apprentissage professionnel. Ce sont des enseignants qui sont engagés dans un établissement scolaire dans un travail commun, qui partagent un certain degré de valeurs et de normes communes dans l’orientation de leur travail, notamment pour enseigner aux élèves et les accompagner dans leur scolarité. En développant une collaboration interdépendante, ils sont concernés par les apprentissages et critiques de leurs propres pratiques tout en les partageant de manière positive pour mutualiser leurs compétences.  Parfois cette conception des communautés d’apprentissage professionnel se conçoit à l’échelle de l’ensemble de l’établissement et pas seulement d’un groupe d’enseignants, ou encore à l’échelle d’un réseau d’établissements qui coopèrent. L’idée d’un établissement scolaire comme communauté professionnelle est que les enseignants sont liés ensemble par le partage de mêmes valeurs et mêmes idées plutôt que renfermés sur des pratiques individualistes ou isolées.  Cette communauté professionnelle peut-être divisée en communautés de pratique ou équipes. Dans ce cas-là, les communautés professionnelles d’apprentissage sont comprises comme l’intégration de différentes équipes ou de différents groupes d’enseignants dans l’établissement À travers une culture collaborative s’opère une vision partagée centrée sur les apprentissages des élèves.

Une communauté de pratiques. Les communautés de pratiques sont considérées comme des blocs au sein des communautés d’apprentissage professionnel.  Elles peuvent se décrire à travers 3 éléments centraux :  un soutien mutuel, des pratiques collaboratives, et une forte collégialité. Cela sous-entend aussi des valeurs communes, des croyances partagées comme des objectifs en commun. Dans cette collaboration entre enseignants, l’aspect de la pratique est important comme les liens au sein de la communauté. Cela définit un ensemble de relations entre les personnes à partir de leurs activités qui sont soutenus dans le temps.  La communauté peut aussi entrer en relation avec d’autres communautés de pratiques.  Une communauté de pratique se distingue d’autres formes de collaboration par un engagement mutuel, un projet commun et un répertoire d’activité partagées. La pratique est alors source de cohérence de la communauté. L’appartenance à la communauté est vue comme une affaire d’engagements mutuels centrés sur la pratique. Le projet est en négociation permanente en fonction des accords passés entre les membres de la communauté qui s’auto-régulent en cherchant à donner du sens à leurs activités conjointes. Ces enseignants sont interdépendants socialement et ils participent ensemble à un processus de discussion et de prise de décision. Ils construisent et partagent des compétences en commun tout en forgeant une identité forte de groupe C’est un processus dynamique où les enseignants enquêtent sur leurs pratiques.

Une équipe. Le terme est souvent utilisé pour désigner des enseignants qui collaborent entre eux.  C’est une collection d’individus qui sont employés dans un même établissement. Ils sont relativement indépendants dans leurs tâches mais ils peuvent partager des responsabilités sur les résultats des élèves, voire s’inscrire dans des réseaux plus larges.  Ils mettent en oeuvre des intnteractions et des actions communes à partir de critères partagés. Ils définissent des objectifs communs et partage des tâches.

Un groupe. Un groupe est une collection d’individus caractérisés par une même identité. Groupe et équipe sont utilisés souvent de manière interchangeable parce qu’ils partagent les mêmes caractéristiques. Cependant une équipe est définie de manière plus restrictive qu’un groupe. La principale différence est que le travail de groupe est moins fondé sur des objectifs et l’atteinte de résultats contrairement à une équipe.

 

Comment le voit, la collaboration entre les enseignants peut prendre différentes formes.  Et elle peut être placée sur un continuum qui va d’un travail individualisé de l’enseignant jusqu’à des pratiques collaboratives très développées. Mais il ne suffit pas de s’intéresser à la structure des relations entre enseignants pour comprendre les éléments de la collaboration. Il est possible d’avoir un type d’organisation où les enseignants cherchent à préserver ou protéger leur autonomie jusqu’à des organisations où la coopération comme le partage des responsabilités sont très poussés. De même que les motifs à s’engager dans la collaboration peuvent être très variés selon qu’ils se consacrent à l’enseignement ou aux apprentissages. Les pratiques de collaboration approfondies sont moins fréquentes parce que les enseignants limitent souvent leur pratique collaborative à la consultation avec les collègues pour discuter des ressources pédagogiques, de la planification des activités d’enseignement, de l’évaluation, des contenus des savoirs. Les discussions sur les aspects didactiques, sur les problèmes rencontrés dans la pratique, sur l’observation de classe, sur le fonctionnement des uns et des autres, sont beaucoup plus rares. Ce défaut de collaboration approfondie peut s’expliquer par différentes sources de résistance de la culture enseignante, la mise à mal de représentations sous-jacentes, lesquelles peuvent conduire à des situations de conflit, des désaccords, conduisant les enseignants à réduire leur collaboration ou à rechercher une zone de confort psychologique.  Une autre source de résistance est le fait qu’une collaboration approfondie nécessite beaucoup d’interdépendances et elle peut opposer les enseignants les uns aux autres. Ce travail approfondi dépend aussi de la nature de l’enrôlement des enseignants et la capacité l’établissement à nourrir cette culture collaborative. Alors que la collaboration parait assez évidente dans l’enseignement primaire, elle est plus difficile dans l’enseignement secondaire et dans les établissements à grands effectifs d’enseignants.

La littérature de recherche mentionne toutefois des effets très positifs de la collaboration entre enseignants On peut distinguer ces bénéfices au niveau des élèves, des enseignants, niveau de l’établissement lui-même. La plupart des avantages se situent plutôt au niveau de l’enseignant(e) parce que la collaboration lui permet d’être plus motivé(e), de diminuer sa charge de travail, d’avoir un effet positif sur le moral, une plus grande efficience, l’amélioration de la communication, des compétences technologiques, de réduire l’isolement, d’avoir des stratégies d’enseignement plus centrées sur les élèves, de mieux prendre en compte le curriculum réel et caché.  A l’échelle de l’organisation, les bénéfices permettent d’avoir une meilleure perception du climat de l’école, de soutenir l’innovation et d’adapter l’organisation pédagogique de l’établissement, de centrer la culture de l’école sur l’équité et sur une attention plus grande aux besoins des élèves, d’atténuer la structure hiérarchique de l’établissement, et de promouvoir une culture professionnelle de l’enquête sur les pratiques.

La collaboration entre enseignants peut aussi avoir des effets négatifs parce qu’elle n’est pas toujours appréciée et qu’elle n’est pas une garantie de succès. Elle n’est pas une panacée qui résout tous les problèmes. Les conséquences les plus négatives sont à situer au niveau des enseignants comme groupe. Ils peuvent rentrer en compétition les uns avec les autres et cela peut conduire à une escalade des conflits, une perte d’autonomie avec davantage de charge de travail, mais aussi une plus grande conformité aux tendances majoritaires.  La culture de groupe peut l’emporter sur la dynamique d’apprentissage professionnel en accroissant les incompatibilités dans les façons de penser.  Peut aussi apparaître une certaine forme de balkanisation dans l’établissement. La collaboration peut aussi se révéler être un mécanisme de contrôle qui oblige les enseignants à avoir les mêmes attentes vis-à-vis des élèves, et à se discipliner pour des enjeux de performance, à contraindre leur autonomie.

Les conditions pour la collaboration entre enseignants. Les caractéristiques personnelles des enseignants exercent une influence tout comme les conditions dans lesquelles ils travaillent :  l’architecture et l’équipement, les possibilités de régulation du travail en équipe,  les conditions plus ou moins favorables à des interactions professionnelles fréquentes,  les  compétences pour le travail en équipe, la taille et la composition de l’équipe,  l’atmosphère d’accompagnement ou de soutien par la direction,  le degré de flexibilité offert aux enseignants,  la possibilité ou non d’affirmer son autonomie professionnelle,  la centration ou non sur les apprentissages, les questions culturelles, mais  aussi les questions de confiance mutuelle jouent un rôle important.

Ce qui empêche la collaboration entre les enseignants. La collaboration peut être confrontée à des résistances notamment lorsque les enseignants perçoivent qu’elle peut conduire à une plus grande concurrence et des stratégies d’individualisation. Elle dépend aussi des caractéristiques personnelles des enseignants, de leur capacité ou leur volonté de s’investir, de leur niveau de formation et de compétences, des conflits de personnalité et des conceptions philosophiques pédagogique de l’éducation Le manque de clarté, les désaccords sur les objectifs du groupe, la fort hétérogénéité entre les enseignants, l’accompagnement inefficace par l’équipe de direction, la mauvaise communication, le manque de continuité des actions pédagogiques, les conflits mal gérés, la collégialité contrainte, des effectifs d’équipe trop larges ou trop petits,  le manque de temps, la pression au travail,  la présence de procédures standardisées et bureaucratiques, la culture individualiste,  le manque d’autonomie professionnelle, peuvent contribuer à empêcher le bon développement de la collaboration.

Source : Vangrieken, K., Dochy, F., Raes, E., & Kyndt, E. (2015). Teacher collaboration: A systematic review. Educational Research Review15, 17-40.

 

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