Les évaluations standardisées contre l’apprentissage des élèves : : l’exemple de Singapour

A Singapour, une bureaucratie centralisée s’exerce sur le système éducatif comme autorité centrale qui maintient un système d’évaluation centralisé et planifié appliqué à l’ensemble des établissements scolaires. Ce cadre commun est géré par une direction de l’évaluation au sein du ministère de l’éducation. Les élèves passent les mêmes examens nationaux sans considération de leur statut ethnique ou socio-économique. Leur réussite et leur accès dans l’enseignement supérieur sont évalués au regard de ces examens selon une conception méritocratique. Le ministère a toutefois cherché à développer de nouvelles pratiques d’évaluation dans les classes pour « enseigner moins, et apprendre davantage » selon l’expression du premier ministre Lee Hsien Loong qui, dans un discours en 2004, expliquait que les classements étaient certes importants mais que ce n’était pas la seule chose dans la vie que l’école devait faire apprendre. Etaient ainsi reconnus au moins implicitement les effets négatifs de ce régime d’évaluation à outrance des élèves singapouriens qui servent essentiellement dans leur fonction de sélection et peu pour l’amélioration des conditions d’apprentissage des élèves, en raison d’un intense compétition entre les écoles et le système de classement qui prévaut. Dans les années suivantes, un projet de recherche a été mis en œuvre sur la qualité des devoirs et du travail scolaire auprès de plus de 6000 enseignants du primaire au secondaire, et dans différentes disciplines. Des observations de classe ont été également réalisées à large échelle. Les résultats ont montré que les évaluations se centraient trop fortement sur les processus de mémorisation des faits et sur un savoir procédural au détriment d’un travail sur les dimensions cognitives des apprentissages. Cela a conduit le ministère de l’éducation à réviser les relations entre évaluation et apprentissage à l’école primaire en appelant à des pratiques d’évaluation plus accompagnatrices donnant plus de confiance et de désir d’apprendre aux élèves, en donnant moins de poids aux évaluations semestrielles. L’idée était de promouvoir une « évaluation pour les apprentissages » afin d’améliorer la pédagogie dans la classe et aider les élèves dans leur développement social et cognitif. Mais cette approche qualitative de l’évaluation a été pervertie par des pressions à l’assurance-qualité qui distordent et fragmentent les apprentissages en reposant essentiellement sur des standards, des procédures et des indicateurs. Elles ont alors un effet négatif sur les apprentissages des élèves en créant l’illusion d’une mesure objective entretenue par la confiance dans l’instrument lui-même. Ces procédures d’assurance-qualité perturbent notamment le processus de retour d’information (feedback) qui est essentiel à l’apprentissage des élèves. Du coup, l’expression « enseigner moins, apprendre plus » n’est restée qu’un slogan en raison de l’incapacité des écoles singapouriennes à s’extraire d’un système d’évaluations standardisées et de pratiques d’évaluation orientées vers la performance et le classement des élèves. Cette forme d’évaluation tend à compartimenter les contenus scolaires qui rendent problématique la possibilité pour les élèves d’articuler ces éléments de connaissances alors qu’ils sont exposés à des pratiques d’évaluation déconnectées en unités d’apprentissage fortement découplées, ce qui les empêche d’avoir une expérience d’apprentissage intelligente, cohérente et globale, mais plutôt linéaire, séquentielle et réductionniste. Ces effets négatifs posent de sérieuses questions au système d’évaluation à Singapour, dans le dépassement d’évaluations sommatives à fort enjeux, pour des pratiques d’évaluation formative sortant d’une logique de classement et de discrimination des élèves. L’évaluation pour les apprentissages est presque impossible dans de telles circonstances.

Source : Tan, Kelvin. « Assessment for learning reform in Singapore–quality, sustainable or threshold?. » Assessment reform in education. Springer, Dordrecht, 2011. 75-87.

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