Les développements du système éducatif à Singapour (I)

Première phase : la survie d’un système éducatif (1959-1978)

Lorsque Singapour est devenue indépendante en 1965, le nouveau gouvernement s’est lancé dans une mission urgente : rassembler des gens de langue et de religion diverses pour entamer le processus de construction de la nation. Les défis étaient alors multiples, notamment le manque de ressources naturelles, l’absence de commerce d’exportation, le manque de main-d’œuvre qualifiée et un faible niveau d’instruction et de compétences.

Il était alors urgent dans le système éducatif de fusionner les filières d’enseignement en un seul système national. Singapour est une nation d’immigrants qui arrivaient de leurs pays d’origine en Chine, en Inde et dans les pays voisins, chaque communauté apportant avec elle sa langue, sa religion, ses coutumes et ses traditions. Sur le plan linguistique, dans les années 1960 et 1970, les Chinois de Singapour parlaient le mandarin ainsi que divers dialectes. Le gouvernement a décidé que l’anglais serait la langue commune de l’éducation, des affaires, de l’administration et des relations internationales. Depuis lors, l’anglais est le principal moyen d’enseignement dans toutes les écoles, tandis que les valeurs et la culture sont transmises dans la langue maternelle, en particulier dans les écoles primaires selon les principes du bilinguisme.

Outre cette importante politique de bilinguisme, le gouvernement s’est également engagé à assurer l’égalité des chances en matière d’éducation pour tous les élèves, quels que soient leur statut social, leur origine raciale ou religieuse. Un ambitieux programme de construction massive d’écoles a été lancé pour faire en sorte que chaque enfant ait sa place dans l’école. et que l’enseignement primaire universel soit gratuit. Des écoles professionnelles ont également été construites pour soutenir l’extension de l’enseignement technique et professionnel afin de mieux préparer les élèves à la vie active. Le recrutement des enseignants s’est également intensifié grâce à l’embauche et à la formation à grande échelle des enseignants, gérées de manière centralisée. La formation des enseignants a été améliorée avec la création de l’Institut de l’éducation en 1973.

L’axe central du système éducatif singapourien dans cette phase de survie était axé sur la centralisation et la standardisation des établissements scolaires pour produire les élèves dont l’industrie avait besoin. Cela a engendré des taux d’échec importants et du décrochage scolaire. De même, les résultats des élèves demeuraient relativement faibles. Les enseignants n’étaient guère formés à prendre en compte la diversité des élèves.

Deuxième phase : une politique centrée sur l’efficience (1979-1996)

Vers la fin des années 1970, Singapour s’est développée comme une économie nouvellement industrialisée. Toutefois, des efforts concertés devaient encore être déployés d’urgence dans le système éducatif pour assurer une meilleure adéquation entre l’éducation et l’économie. Les écoles accusaient un retard les compétences requises pour les industries à forte intensité de capital. En fait, trois grands défis furent identifiés pour le système éducatif : le faible taux de passage des élèves du primaire au secondaire, le faible niveau d’alphabétisation et la qualité médiocre et inégale des ressources pédagogiques. Ces conclusions ont été résumées dans le Rapport Goh (Goh, 1979), un document élaboré par une équipe de hauts fonctionnaires sous la direction de l’ancien Ministre de l’éducation, le Dr Goh Keng Swee, qui a été chargé de revoir et de réviser l’ensemble du système éducatif. Le Rapport Goh recommandait de nombreuses réformes pour refaçonner le système éducatif de Singapour. La principale réforme a consisté à restructurer les programmes scolaires pour les faire passer d’un modèle unique à une approche différenciée plus efficace permettant aux élèves de se développer selon leur propre rythme, en fonction de leurs capacités et aptitudes.

L’Institut d’élaboration des programmes scolaires a été créée et les manuels scolaires comme tous les aspects des programmes ont été pris en charge par cette division du Ministère de l’éducation. Davantage de possibilités ont été offertes élèves pour poursuivre leurs études dans les secteurs professionnel et technique. L’accent a continué d’être mis sur la maîtrise de la langue, les sciences, les mathématiques et l’éducation morale. Au fur et à mesure que le nombre d’enseignants recrutés augmentait et que leur formation était mieux ciblée, ils étaient mieux préparés à enseigner et à gérer des élèves ayant des capacités différentes. Mais cela a conduit à une politique de sélection par filières à partir de 1980. La politique de  » répartition des élèves en classes homogènes  » a signifié des changements majeurs dans la structure scolaire de chaque cohorte d’élèves afin de tenir compte des différents taux de progression des élèves d’un niveau de scolarité à l’autre. L’ancien « programme 6-4-2″ (6 ans de primaire, 4 ans de secondaire et 2 ans de préuniversitaire), qui n’était pas suffisamment adapté aux différentes capacités des élèves, a été restructuré pour classer les élèves en EM1, EM2, EM3 dans les écoles primaires et Express, Normal (Académique) et Normal (Technique) dans les écoles secondaires selon leurs capacités et aptitudes scolaires. Chaque groupe d’élèves avait un programme d’études personnalisé pour répondre à ses besoins d’apprentissage afin que ces derniers demeurent le plus longtemps possible dans le système scolaire.

L’un des résultats positifs de cette réforme de l’éducation est que le taux d’abandon de scolarité dans le primaire est tombé de 6 % à la fin des années 70 à seulement 0,5 % en 1997. De même, au niveau secondaire, il est passé de 13% à 3,3%.

Dans les années 80, Singapour a connu une période critique d’incertitude économique après quelques années de forte croissance économique. C’est alors que le Comité d’examen économique a été mis sur pied pour élaborer une stratégie pour l’avenir. Parmi les recommandations, il était recommandé que le système éducatif centralisé s’oriente vers la décentralisation. La responsabilisation au niveau local a été encouragée et les directeurs d’école ont reçu l’autonomie en matière de programmes scolaires, bien qu’ils soient toujours guidés par des normes et évaluations nationales à l’échelle du système. Les chefs d’établissement ont bénéficié aussi d’une certaine souplesse pour décider des priorités dans la mise en œuvre des politiques au niveau de l’établissement en fonction de l’état de préparation des enseignants et d’autres facteurs liés à l’école. Cette approche  » contrôle-autonomie  » a été bien accueillie par les chefs d’établissement.

Afin de promouvoir une plus grande responsabilité dans les résultats scolaires et d’inciter les écoles à atteindre des normes plus élevées, le ministère de l’éducation a mis en place le système de classement des écoles à partir de 1992. Les écoles secondaires ont été classées en fonction de leurs notes moyennes aux examens et ces classements ont été publiés dans les médias en indiquant les 50 meilleures écoles. On pensait à l’époque qu’en donnant aux parents l’accès à l’information sur la réussite de chaque école par rapport aux autres, elles se feraient concurrence améliorer leur performance et les parents pourraient faire des choix éclairés. Ce phénomène a été  décrit comme une  » marchandisation de l’éducation » car il repose sur l’hypothèse que les écoles stagneront si elles ne sont pas exposées à la concurrence et aux lois du marché scolaire. Au niveau national, cette mesure a permis au système éducatif de faire preuve de souplesse et de réactivité pour mettre en œuvre des changements dans les écoles. Des réformes stratégiques ont également été entreprises grâce à la diversification du du système éducatif. Le premier indicateur d’une certaine forme de décentralisation a été l’introduction des écoles indépendantes en 1988. Les écoles indépendantes jouissent de l’autonomie et de la souplesse nécessaires en matière de recrutement du personnel, de définition des programmes scolaires, de finances et de gestion, tout en se conformant aux politiques éducatives nationales comme le bilinguisme et les examens nationaux. En 1993, huit écoles secondaires de haut niveau bien établies et réputées sont devenues indépendantes. Une plus grande autonomie a été accordée par la création d’écoles autonomes en 1994. Les écoles qui excellaient dans les programmes scolaires et parascolaires ont reçu le statut d’ « école autonome », avec davantage de fonds supplémentaires et d’autres ressources pour soutenir des programmes spécialisés permettant à leurs élèves de développer au maximum leur potentiel. Ces écoles autonomes permettaient d’admettre jusqu’à 5 % de leurs élèves en fonction de leurs talents dans des domaines spécifiques comme les sports ou les arts.

Source : Loy, Boon Zoe Suan. Singapore School Principals: Leadership Stories. World Scientific, 2018.

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